Trois pages par jour.

Je passe ma langue nerveusement, machinalement, sur ma lèvre supérieure. Salé. Cuivré. J’essuie mon nez gouttant d’un revers de manche distrait. Ma tête bourdonne, résonne. Ma vue, trouble, s’éclaircit peu à peu alors que mon ouïe capte, distants, les sons de la rue et des docs, puis, plus proches, les invectives de l’homme derrière moi.

Je m’appuie de mes mains sur le pavé froid et humide pour me relever.

« C’est tout c’que t’as ? »

Je me retourne en clamant fort :

« Tu fais baisser le Guet dans mon estime. »

Ma voix est calme et grave, alors que tout mon corps me hurle de fuir à toutes jambes. Le maton lève à nouveau sa matraque pour frapper, mais son supérieur hiérarchique lui attrape le poignet pour l’en empêcher.

« Suffit. » dit-il en me regardant dans les yeux. Il me lance une paire de menottes de fer, que je ne rattrape pas.

Clonk.

La foule retient son souffle. Yeux écarquillés. Silence de mort. Les yeux sont baissés sur les entraves au sol, puis sur mon visage, le sang qui coule de mon front et qui goutte sur mon nez, et enfin sur le Capitaine, sa face rouge, ses yeux froncés, ses dents serrées, la veine qui bat à sa tempe. Le temps s’arrête un instant, puis tout s’accélère.

Trois hommes se jettent sur moi. Je prends un coup, le rend. Une matraque s’abat dans mon dos, je lève les bras pour protéger ma tête. Je lâche un râle quand quelque chose s’enfonce dans mon estomac, me coupe le souffle. Je fauche du pied un des hommes. Un violent coup de talon dans la mâchoire, celui-là verra des étoiles pendant un moment.

Je suis projeté en arrière par un coup d’épaule. Mon dos heurte le sol et je couine. Deux matraques et une botte me font l’effet d’un bâtiment s’écroulant sur moi. Je peine à respirer, les coups pleuvent sur mon corps déjà endolori. Les sensations se font distantes à mesure que je m’enfonce dans l’inconscience.


Le souffle qui passe entre mes dents me fait l’effet d’un millier d’échardes dans ma poitrine. J’entrouvre un œil tuméfié. Ma vue peine à s’adapter à la luminosité ambiante, bien que la pièce semble baignée de pénombre. Une lueur semble vaciller un instant à la périphérie de iuhbzqeo^gnqzropngpzeaneginpazrh


Je ne sais pas quoi raconter. Je n’ai jamais su. Depuis des jours, des mois, je tente de me lancer, la plume grattant le papier à intervalles irréguliers, mes mots, vides de sens, courant sur le papier. Et pourtant ma tête reste vide, insensible à mes injonctives, mes colères et mes suppliques.

Je ne sais pas quoi raconter. Je n’ai pas vécu, je n’ai pas vu, je n’ai pas entendu, je n’ai pas senti, je n’ai pas aimé, je n’ai pas haï assez pour avoir une histoire intéressante à écrire.

Je ne sais pas quoi raconter, je ne sais pas qui je suis, où je suis allé, ce que j’ai fait. Je ne sais pas si je vaux, j’ai valu ou je vaudrai quoi que ce soit de plus qu’un quolibet lancé au hasard par une foule hagarde et idiote.

Je ne sais pas quoi raconter. Je m’aime autant que je me hais, et la disparité entre mes émotions et ma raison me laisse encore et toujours pantois, comme si deux puissants dieux invincibles et misérables se chamaillaient sans cesse le contrôle de ma vie. Deux entités abruties par des siècles de misanthropie et un amour inconditionnel toujours plus intense pour la guerre incessante qu’ils se mènent l’un à l’autre depuis l’éternité et pour toujours.

Je ne sais pas quoi raconter, et pourtant en quelques minutes, j’arrive à repasser l’ensemble de mes expériences passées devant mes yeux. Mais rien de tout ça n’a d’importance.

Puisque je sais quoi raconter.

Je vais vous raconter ce que j’ai vécu. Je vais vous raconter qui je suis. Je vais vous raconter ce qui fait de moi l’homme le plus pauvre et le plus chanceux du monde.

Je vais vous raconter la Vie, l’Univers, et le reste. Tout le reste. Parce que si vous lisez ces quelques lignes, alors c’est que je ne suis plus là pour les énoncer à voix haute. C’est que je suis parti, perdu dans les limbes peut-être, effacé de ce monde comme on balaye un moucheron sur son surcôt.


D’aucuns diraient que j’ai vécu mille vies. D’aucuns diraient aussi que les précédents sont des idiots. Zsepgbnozreaqnbqblvnreza*h


Trois pages par jour. Trois pages par jour. Trois pages par jour. Trois pages par jour. Trois pages par jour.

Je dois écrire trois pages par jour. Je dois écrire trois pages par jour. Je dois écrire trois pages par jour.

Tu te souviens le premier jour où tu as écrit ? Et te souviens-tu du dernier ? Non. Tu ne te souviens pas. Ni de l’un, ni de l’autre.

Tu sais faire des alexandrins. C’est bien. Mais personne ne lit les poèmes anymore. Putain. Avant t’écrivais des trucs cools, des trucs destroys, mais t’vas trop bien maint’nant. T’aurais pu être un putain d’écrivain de talent, mais t’as rien foutu, et ton talent, ben il s’est barré. Tu sais plus rien faire maint’nant, rien d’autre que mentir, t’mentir à toi et aux autres. T’as gâché ton temps et t’as plus qu’à oublier les rêves et les envies qu’t’avais. Fuck you.

« Y’a pas des jours où tu t’dis qu’t’es qu’une merde, qu’t’aurais mieux fait de d’venir bûcheron ou plombier ou chais pas ? Qu’en vrai t’as aucun talent ? Qu’tu sais rien faire de tes dix doigts et qu’au final personne kiffe c’que t’écris ?

J’ai pas d’raison. J’ai pas b’soin d’une raison bordel. Et j’t’emmerde.


26 janvier 2018